
Je sors de deux heures d’un massage ennuyeux. Pourquoi ne pas en faire un article ? Et oui, j’ai pensé à la structure de cet article pendant ce massage. Il fallait bien que je m’occupe…
Qu’est-ce qui fait un massage réussi, agréable, raté, ennuyeux ? Je n’ai pas de réponse universelle à cette question. Mais je sais décidément ce qui me réussit. Et je masse comme j’aime être massé. Ce n’est pas un slogan narcissique, c’est une règle morale minimale.
Ne pas infliger à autrui ce que je juge inutile, tiède ou mort. Mon goût n’est pas un confort personnel. C’est le seuil en dessous duquel je considère qu’un massage cesse d’être un acte et devient un simple service. Donc, éthiquement, je refuse de faire un geste qui n’engage ni le corps, ni le praticien, ni le temps partagé.
Cet exercice sera une excellente occasion pour mon lecteur de savoir si mon style de massage pourra lui convenir, ou s’il fera mieux d’aller voir ailleurs ☺️
Concentration
Un bon massage est l’expression d’une concentration parfaite. L’esprit du masseur ne doit pas divaguer. Il doit être entièrement à ce qu’il fait, car c’est la condition sans laquelle la perception du corps du massé ne se fait pas. C’est-à-dire la perception des zones qui posent problème et nécessitent un traitement appliqué. Mais c’est aussi cette concentration qui permet au masseur de percevoir ce que le massé éprouve, afin de se caler sur ses sensations. C’est ce qui distingue réellement un bon masseur d’un masseur banal : il se cale sur les sensations du massé au moment même où celui-ci les expérimente, et non pas seulement sur ses réactions.
Le massage que je viens de recevoir était donné sans concentration. Du moins, c’est plus subtil : la masseuse comptait mentalement (jusqu’à cinq, parfois six) le nombre de mouvements qu’elle devait exécuter. Son esprit était concentré sur le décompte, pas sur la perfection de l’exécution du geste, qui devenait alors désincarné. Mort. Inutile.
Puissance
Un bon massage est un massage puissant.
La puissance ne désigne pas toujours la pression appliquée. Elle peut aussi qualifier la puissance de l’énergie impliquée dans le toucher. On peut ainsi communiquer une puissance d’amour par un toucher subtil. J’ai déjà connu des masseurs qui m’ont transformé en chaton choyé par sa mère. Qui m’ont transformé en enfant ayant pu pleurer la colère et la souffrance accumulées, et m’en libérer. Me transformer en aigle, filant à pleine vitesse dans le ciel qu’était devenu le masseur, pour laisser libre cours à mon envol.
Lorsque la pression doit être forte, pour délier des points gâchette, des courbatures, des muscles aux fibres rigides, la question ne se pose même pas : il faut de la puissance. Rien de plus terrible, selon moi, qu’un masseur qui vous laisse repartir avec des muscles qui n’ont pas été chauffés et dénoués par un travail puissant.
Je comprends tout à fait, d’une part, les masseurs qui s’économisent. Ne pas aller jusqu’au bout, c’est comme servir une boisson tiède : on est sûr de ne pas glacer comme de ne pas brûler. Dans certains instituts où l’on doit fournir une prestation standardisée et lisse, la tiédeur se comprend. Après tout, il y a toujours des gens pour demander un tom yum ou un khao phad nam prik narok (riz frit et son piment de l’enfer)… sans piment. Il ne faut pas effrayer les habitudes du farang (« étranger » en thaï) à l’estomac fragile.
D’autre part, du côté du client, je peux aussi comprendre quelqu’un recherchant une pratique qui n’engage à rien. Ce que certains appellent un « massage relaxant ». Pas étonnant que la culture de masse et la culture industrielle aient pu enfanter une telle uniformité morose. C’est le prix à payer quand on s’adapte systématiquement au plus fragile et au plus frileux, par peur du risque.
Personnellement, ce type de massage me hérisse. Je n’ai vraiment pas deux heures de mon temps à tuer. J’attends que ce soient deux heures utiles, ou à tout le moins deux heures durant lesquelles il se soit réellement passé quelque chose. Quitte à avoir un peu mal parfois : certaines tensions ne disparaissent pas parce qu’on leur parle gentiment. Il faut pétrir, polir, passer par une certaine douleur tolérable. Mais une douleur tout de même.
Au niveau du travail corporel, la puissance s’entend comme en physique : c’est un débit d’énergie, une quantité d’énergie dépensée dans un temps donné. Ce qui implique une transformation des tissus : les muscles se réchauffent, le sang circule davantage et la peau rougit. Le corps réagit en libérant des antalgiques, mais aussi des composés qui modifient l’humeur — positivement. Après un bon massage, je plane complètement et je suis réellement joyeux. Plus les tensions ont été effectivement déliées, plus le contrecoup de flottement joyeux est important.
Est-il utile de préciser que je n’ai ressenti aucun de ces symptômes pétillants après ces deux heures ?
Abandon
En Thaïlande, je vois souvent des clients sur leur téléphone pendant qu’on leur masse les pieds. C’est pour passer le temps. Pas pour se rendre disponible à un travail transformateur.
C’est pour des raisons très différentes que je ne me suis pas du tout abandonné pendant cette séance.
Quand j’étais étudiant, je pouvais être un élève pénible : si le cours était ennuyeux, je me mettais à dessiner. Pire, je pouvais aussi mettre des bouchons d’oreilles et faire mon propre cours de mon côté. Insulte suprême et mépris affiché : tu es docteur et maître de conférences à la Sorbonne, mais tu n’es pas capable de faire un cours captivant et utile. Misérable… 😂
Je ne m’abandonnais donc pas. Et je n’ai pas changé depuis lors. Pour s’abandonner, il faut s’abandonner à quelque chose. Concentration et puissance relèvent de la responsabilité du masseur. Le massé peut alors se laisser porter par sa présence et emporter par son énergie. Et lorsque ces conditions sont réunies, je me laisse captiver, jusqu’aux étoiles.
Qu’est-ce que l’abandon ? C’est une responsabilité qui incombe au massé et qui consiste à se laisser emporter. Que faire lorsqu’un masseur compétent tombe sur un massé contrôlant ou évitant ? C’est un mauvais moment à passer. Autant un professeur peut mettre à la porte un élève qui fait autre chose que suivre son cours, autant il est délicat pour un praticien de recadrer l’attitude mentale d’un client : « Arrête de gamberger, nom de non ! Fais-moi confiance ! » Ce recadrage fonctionne rarement et risque même de crisper davantage.
Il existe des degrés de refus de l’abandon. Certains gardent les yeux ouverts pendant toute la séance. Le maintien d’un contrôle visuel empêche l’esprit de plonger profondément dans les sensations physiques. D’autres bavardent : stratégie d’évitement plus subtile, comparable au fait de parler pendant un concert. Il faut un certain silence pour que puisse émerger la dimension psycho-émotionnelle du massage. C’est comparable à l’union sexuelle : aurait-on idée de se raconter sa journée pendant l’acte ? Il y a aussi des cas extrêmes de mouvements incontrôlés, de contrôle musculaire constant, malgré un travail visant précisément à relâcher le tonus.
L’abandon est la condition pour se rendre perméable à un travail et disponible à une transformation. Ne pas s’abandonner n’est pas une faute, mais un indicateur de ce que l’on cherche réellement. C’est un saut à faire. Il est compréhensible que certains ne soient pas prêts à le faire, car l’ego établit parfois des protections par lesquelles il croit — croyance rarement conscientisée — pouvoir assurer sa cohérence. Même lorsque cette cohérence n’est qu’un fatras de tensions douloureuses et d’habitudes qui entretiennent la souffrance. Ce qui était conçu pour protéger finit alors par enfermer, et par créer les conditions du dépérissement.
Conclusion
Il ressort de cette expérience qu’un massage ne s’improvise pas. Dans un sens comme dans l’autre. Du côté du masseur, un massage de qualité est très exigeant : tenir ensemble puissance et concentration consomme beaucoup d’énergie, physique comme mentale. Du côté du massé, il faut peut-être un peu de folie téméraire pour accepter de confier son corps à un parfait inconnu afin qu’il le travaille.
Toute pratique sérieuse doit accepter de ne pas être faite pour tout le monde, ni pour tous les moments de la vie. On en revient toujours au même point : connais-toi toi-même !
