Regarde le monde comme un enfant

Petit ours

Enfant, je grimpais aux arbres. Non pas comme les oursons, pour être à l’abri des prédateurs ou pour faire la course à celui qui grimpera le plus haut. Juste pour déployer mon regard. Pour sentir le balancement du tronc dans le vent. Voir les oiseaux se poser de branches en branches et profiter d’un horizon dégagé.

Déployer mon regard. Déployer mon esprit. Tantôt jusqu’à la ligne d’horizon qui courait au-dessus de la canopée. Tantôt jusqu’au fil d’un sabre de cavalerie emprunté à ma grand-mère. Je savais que la coupe était bonne quand le sabre chantait dans sa double gorge. Parfois une tête de chardon y passait, ou une fleur de pissenlit, pour me donner à voir la netteté de la coupe.

Plus tard, je fus confronté à Tolkien et à bien d’autres livres. L’esprit se déployait d’une manière différente. La campagne autour de la maison se transformait en Comté et les bois en Lothlorien pendant la journée. Je voyais les habitations des Galathrim dans les structures des lupins en fleurs. Et le soir, la campagne qui m’environnait servait d’ancrage perceptif et mémoriel aux aventures que je lisais. Adolescent, ce furent les jeux de rôles, les jeux vidéos et les arts martiaux. L’ancien fond médiéval s’ouvrait en même temps que le Japon Tokugawa et Meiji. La campagne se peupla de dragons et de possibilités infinies d’aventures. Elle s’ouvrait tout à la fois comme un terrain d’entraînement où faire claquer mes frappes. Je découvrais comment habiter dans plusieurs mondes. Simultanément. Elfe guerrier mage. Garçon né dans une vieille terre celte. Combattant selon des traditions qui venaient d’une île lointaine. Une balade en forêt ouvrait l’univers fantastique, la mémoire des druides, un terrain où pratiquer des formes de combat avec un bâton de marche et un franc plaisir à voir le jeu de la lumière du soleil passer à travers les feuilles, comme des vitraux verts et dorés.

Chaque espace habitait tous les autres. Comme le miel se charge d’arômes à chaque fleur visitée, chaque monde traversé enrichissait les autres.

Contes et légendes 

Cela fait des millénaires que les grand pères racontent des histoires aux enfants au coin du feu, et que les grand mères en racontent d’autres avant de les border, de leur mettre du sable dans les yeux et de leur embrasser le front. Des histoires qui font naître de nouvelles constellations d’étoiles dans les jeunes yeux et aussi des frayeurs délicieuses dans les cœurs. Lorsque la chandelle est mouchée et que l’esprit décroche, ce sont des millénaires d’envols vers la lune. Mais aussi de monstres sortis des bois qui donnent envie de se cacher sous les édredons.

Sans les histoires du grand père qui font les cauchemars et sans les histoires de la grand mère qui font rêver : ni Homère, ni Virgile, ni Ronsard. Pas de conquête des étoiles, ni de protecteurs guerriers non plus.

Les contes ne transmettent pas seulement des histoires.

Ils transmettent des possibilités perceptives.

Ils apprennent à l’enfant que le monde ne se réduit jamais à ce qui est immédiatement présent. Qu’une forêt peut être davantage qu’une forêt, qu’un chemin davantage qu’un chemin, qu’une étoile davantage qu’un point lumineux dans le ciel.

Cette ouverture extrême sur l’univers est aussi le terreau de toutes les fermetures futures. Non parce que l’ouverture serait un défaut, mais parce qu’elle se donne chez notre espèce dans une vulnérabilité et une dépendance presque absolues. Les petits sont vulnérables dans à peu près toutes les espèces de cette planète. Mais particulièrement dans la nôtre. L’enfant humain dépend longtemps des adultes qui l’entourent. La transmission implique donc la possibilité de faire passer autre chose que des étoiles et des monstres féconds. Elle implique aussi la possibilité de laisser entrer et s’installer le chaos stérile, l’agitation, les peurs et les habitudes qui deviennent autant de chaînes lourdes empêchant l’esprit de déployer ses ailes. Les grands-pères ne transmettent pas seulement des légendes. Ils transmettent aussi leurs peurs, leurs blessures, leurs manières d’habiter le monde et parfois leurs renoncements. Les grands-mères transmettent leur tendresse, mais aussi leurs inquiétudes, leurs attachements ou leurs stratégies de survie. Chaque génération lègue à la suivante un mélange de trésors et de fardeaux.

L’enfant humain doit alors composer avec cet ensemble de plumes et de boulets dont il hérite de par sa naissance dans une civilisation, une culture, une société et enfin une famille. À ce stade, la destinée peut sembler cruelle. Car personne ne choisit les mondes qui l’habitent au commencement de sa vie. Nous recevons tous un héritage mêlé de récits, de croyances, de blessures, de rêves et d’habitudes. La véritable question n’est pas de savoir si nous serons influencés, mais à quel moment nous deviendrons capables de distinguer les plumes des boulets.

L’explorateur et le combattant 

Par la force des habitudes, on peut s’attacher des boulets et les chérir davantage que des ailes. Bonnes ou mauvaises, les ornières qu’elles creusent conditionnent peu à peu les perceptions présentes et futures. Les habitudes creusent d’abord des sentiers. Puis des ornières. Puis des tranchées dont il devient difficile de sortir. À la fin, certains y vivent si longtemps qu’elles prennent l’allure d’une fosse.

C’est la raison pour laquelle le déploiement du regard et le déploiement de l’esprit peuvent être des armes redoutables. Faire jouer dans son esprit plusieurs perspectives est un frein radical à l’enterrement avant la tombe.

Les contes sont pères des explorateurs. En découvrant de nouveaux mondes, ils ouvrent de nombreuses routes et refusent que la carte du monde soit achevée. L’explorateur n’est pas celui qui voyage nécessairement loin. C’est celui qui refuse de croire que l’horizon connu épuise le réel. Il maintient vivant le pouvoir de découverte.

Les légendes sont mères des combattants. Non pas de ceux qui cherchent querelle au monde, mais de ceux qui refusent la capture. Le combattant est celui qui affronte les inerties de l’habitude, les peurs héritées, les certitudes devenues prisons. Il protège les ouvertures découvertes par l’explorateur. Sans lui, les routes se referment et les territoires conquis par l’esprit sont repris par la routine.

Ces deux forces ne travaillent pas seulement l’individu. Elles agissent également dans les familles, les institutions, les traditions et les civilisations. Les mêmes mécanismes qui transforment une habitude utile en prison transforment parfois une règle féconde en carcan. Les plus grands périls ne viennent pas toujours de l’extérieur. Ils apparaissent souvent lorsqu’une manière de faire autrefois adaptée survit à sa propre utilité et continue pourtant de gouverner les perceptions et les décisions. Une société peut alors demeurer puissante, instruite et prospère tout en perdant progressivement sa capacité à voir ce qui change autour d’elle.

Même les combattants ne sont pas à l’abri. Le guerrier peut devenir gardien de routines qu’il ne comprend plus. Le général peut devenir homme de bureau. Les cartes remplacent le terrain. Les procédures remplacent l’observation. Les réponses survivent aux questions qui les avaient fait naître.

C’est pourquoi il est essentiel d’entraîner son esprit. Non pour accumuler des connaissances ou collectionner des expériences, mais pour préserver cette double faculté : celle de découvrir de nouveaux horizons et celle de défendre sa liberté face à tout ce qui cherche à les refermer.

Conquête 

L’humanité est une faculté à cultiver. La naissance nous donne la possibilité de devenir pleinement humain. En naissant humain, nous héritons de facultés rares : la capacité de réfléchir à notre propre existence, de transmettre des mondes par le langage, d’examiner nos habitudes et parfois même de les transformer.

 Mais l’actualisation de cette possibilité relève d’une conquête. Il serait regrettable d’hériter d’un bateau chargé de richesses et de le laisser à quai, jusqu’à ce qu’il décrépisse. Ou d’hériter d’une terre très fertile et, par paresse, ne pas la cultiver et passer sa vie à la regarder être envahie par les mauvaises herbes. Certaines possibilités ne demeurent ouvertes qu’un temps. Puis s’évanouissent pour longtemps si elles ne sont pas saisies.

J’ai toujours été hanté par cette conquête. Grimper à un sapin pour étendre mon regard, étudier la philosophie, apprendre à combattre. Entraîner mon esprit par la méditation. Tout ceci procède d’un même souci et d’un même élan.

Sylvestre 

Le sapin n’est plus un exercice que mon poids actuel me permet de faire, sans risquer de me briser tous les os du corps. J’en ai gardé l’esprit en disparaissant parfois dans les bois.

Grandir consiste souvent à gagner en efficacité perceptive. Bien souvent au prix d’une perte d’amplitude et de souplesse. Certaines disciplines et certaines pratiques permettent d’inverser ce mouvement.

Marcher en forêt. Assez longtemps pour que l’homme disparaisse. Que les pensées s’épuisent d’elles-mêmes. Aucun discours mental, seulement le chant du vent dans les feuilles. Que la marche ne soit plus un moyen pour se déplacer d’un point à un autre, mais la trajectoire d’un effacement.

À force de silence, certaines distinctions habituelles deviennent moins nettes. Chaque arbre se révèle parfois comme un monde à la singularité irréductible, parfois comme une intersection au sein d’un réseau plus vaste.

Et généralement, c’est à ce moment là que le marcheur disparaît dans le soleil, le vent et les feuilles. La séparation entre le marcheur, le scarabée qui traverse la sente, le sanglier qui fouille le sol et le rapace qui plane sur les courants chauds, cesse d’être au premier plan.

Lacustre 

L’enfant qui grimpait aux arbres, qui rêvait des elfes dans les fleurs de lupin et qui lisait au soleil, a fini par recevoir de son maître certains exercices de méditation.

J’ai pris les méditations de paysages mentaux en pleine figure. Comme la première douche sous une cascade de montagne. Comme un chien qui découvre ce que ça fait de passer la tête à la fenêtre d’une voiture qui avance vite.

Un lac de montagne. Le méditant est au centre du lac. L’eau est profonde et pure. La surface reflète le ciel, ou laisse apparaître le passage du vent. Les rives, puis la végétation sur les versants. Et les pics enneigés, comme des flammes blanches découpant l’azur. À force d’y revenir, le paysage cesse d’être imaginé. Il devient un lieu familier.

Il m’arrive souvent de pouvoir goûter à la fraîcheur de la neige des sommets et, simultanément, au parfum de l’eau douce. L’éclat du scintillement des vagues se confond avec celui des cristaux de glace. Et de sentir, comme un souffle soulevant une poitrine, les racines des montagnes pousser vers le ciel et l’eau cascader depuis les sommets.

Chez moi c’est surtout la dimension minérale qui passe au premier plan. Chez certains camarades, qui pratiquent cet exercice, c’est davantage la présence des animaux peuplant l’endroit qui s’impose.

Parfois, c’est volontairement qu’on fait passer au premier plan un animal. Un aigle qui plane sur les courants chauds. Le centre de la vision se décale. Le lac est loin en dessous. Le vent fait vibrer les plumes jusqu’aux rémiges et le soleil réchauffe le dos. Un cri résonne, joyeux, sur les parois des montagnes. Puis la vision redescend, comme une plume chute en tourbillonnant pour se déposer au centre du lac.

Continue de regarder le monde

À force de voir les mêmes choses de la même manière, le regard se rétrécit. Ce qui n’était au départ qu’une manière de voir parmi d’autres finit par se présenter comme la seule.

La conquête dont il est question dans ces pages n’est pas une conquête du monde. Ce n’est pas davantage une conquête de soi au sens moral du terme. C’est une conquête de liberté perceptive.

Quand Socrate contraint un interlocuteur à examiner une évidence, il modifie les conditions de visibilité d’un phénomène. Ce qui allait de soi cesse d’aller de soi. Quand un enfant grimpe à un arbre, il fait exactement la même chose. Le paysage ne change pas. Mais ce qui devient visible depuis la cime n’est plus tout à fait le même monde. Quand le méditant s’assoit au centre du lac, il ne cherche pas à fuir le réel. Il modifie les conditions de visibilité de certains phénomènes de l’esprit.

Le procédé change. La fonction demeure.

Un point de vue unique finit toujours par devenir une prison. On change de position pour permettre à quelque chose d’apparaître. Il s’agit d’empêcher que l’habitude transforme en décor ce qui nous avait d’abord émerveillés.

C’est ici que la conquête et la libération se rejoignent. La conquête n’est pas celle d’un territoire. C’est celle de possibilités perceptives. Et la libération ne consiste pas à quitter le monde. Elle consiste à échapper à la capture exercée par une seule manière de le voir. Continuer de regarder le monde comme un enfant, ce n’est peut-être rien d’autre que cela : préserver jusqu’au dernier jour la capacité d’aimer et d’être enchanté par le monde.

Tentative de conceptualisation : la liberté perceptive 

Tout cet article est une phénoménologie de ce que j’ai appelé liberté perceptive.

La liberté perceptive est l’expérience d’une relation plus souple aux habitudes perceptives et cognitives. Les formations mentales habituelles demeurent disponibles sans exercer une domination automatique sur l’expérience présente. Elle devient possible grâce à une certaine souplesse attentionnelle et cognitive permettant à un phénomène d’apparaître selon plusieurs modes de présentation possibles, tout en maintenant la capacité de distinguer ce qui relève de la perception, de l’inférence, de la mémoire, de l’imagination et de la projection conceptuelle.

Cette liberté ne consiste pas à se débarrasser des habitudes mentales, des concepts ou des catégories de pensée. Ceux-ci demeurent nécessaires à toute compréhension du monde. Elle consiste plutôt à empêcher qu’un schème unique s’impose automatiquement comme la seule manière possible de voir, d’interpréter ou de comprendre ce qui apparaît.

Une telle expérience repose sur plusieurs facultés. 

La première est la récollection (smṛti), c’est-à-dire la capacité à ne pas perdre son objet. Sans elle, l’esprit est continuellement entraîné par ses associations habituelles et ses automatismes. 

La seconde est la vigilance (samprajanya), qui permet de reconnaître l’apparition de la distraction, la capture par une habitude mentale ou l’émergence d’un réflexe interprétatif. Sans cette vigilance, les conditionnements continuent d’agir sans jamais devenir visibles.

La troisième condition est la stabilité attentionnelle (śamatha). Sans un minimum de stabilité, l’esprit ne se libère pas de ses habitudes : il passe simplement d’une association à une autre. La liberté perceptive dégénère alors en dispersion. 

Enfin, la quatrième condition est la connaissance discriminante (prajñā). C’est elle qui permet de distinguer ce qui est effectivement perçu de ce qui est inféré, imaginé, mémorisé ou projeté sur l’expérience. Sans cette capacité de discernement, l’ouverture perceptive risque de se transformer en confusion.

La liberté perceptive n’est donc ni l’absence de catégories, ni la simple multiplication des points de vue. Elle désigne l’expérience dans laquelle les cadres habituels de l’expérience cessent momentanément d’exercer une domination automatique, permettant à plusieurs modes possibles d’apparition d’un même phénomène d’être reconnus sans qu’aucun ne s’impose immédiatement comme exclusif. Elle ne supprime pas les habitudes ; elle les replace dans le champ de ce qui peut être observé, interrogé et éventuellement transformé.

Les exercices évoqués dans ces pages poursuivent tous, sous des formes différentes, le développement de cette liberté perceptive.

L’enfant qui grimpe à un arbre modifie déjà les conditions de son expérience. Le paysage n’a pas changé, mais ce qui devient visible depuis la cime n’est plus tout à fait le même monde. Les contes, les lectures et les jeux de rôle prolongent ce mouvement. Ils n’opposent pas un monde imaginaire au monde réel ; ils enrichissent le réel de nouvelles possibilités de perception. Le lupin demeure une fleur tout en devenant une cité elfique. La forêt reste une forêt tout en s’ouvrant à d’autres récits et à d’autres significations. L’esprit apprend ainsi à ne pas réduire immédiatement ce qui apparaît à une seule interprétation.

Les arts martiaux poursuivent ce travail sur un autre registre. Toute pratique crée des habitudes, mais la maturité consiste à reconnaître le moment où une habitude utile devient une rigidité. Le pratiquant conserve ses automatismes tout en cessant d’en être prisonnier.

La méditation approfondit encore ce processus. La stabilité attentionnelle empêche l’esprit d’être emporté par ses associations habituelles. La capacité de maintenir l’objet présent à l’esprit permet de ne pas le perdre. La vigilance permet de reconnaître les distractions et les automatismes lorsqu’ils apparaissent. Enfin, la connaissance discriminante apprend à distinguer ce qui est perçu de ce qui est imaginé, inféré, mémorisé ou projeté.

L’arbre, le conte, le jeu, l’art martial et la méditation poursuivent ainsi une fonction commune : interrompre momentanément la tendance de l’esprit à réduire toute nouveauté au déjà connu. Ils rendent visibles les cadres habituels de l’expérience et permettent d’explorer d’autres manières de voir, de sentir et de comprendre.

La liberté perceptive n’est donc pas l’acquisition d’un regard particulier sur le monde. Elle est l’expérience d’une relation plus souple aux habitudes perceptives et cognitives. Les habitudes ne disparaissent pas ; elles cessent simplement d’être des prisons invisibles pour devenir des outils que l’on peut observer, utiliser, transformer ou abandonner selon les circonstances.

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